Ça été fabuleux!
La réponse ne s'est pas faite attendre. Micheline Lanctôt
n'hésite pas, et pour être certaine d'être bien
entendue, elle enchaîne: "Ces neuf jours de visionnements
ininterrompus ont été absolument fascinants."
Et à la voir, son visage radieux, sans une cerne autour
des yeux, on est bien obligé d'admettre que la présidente
du jury international de cette 22e édition du Festival de
télévision de Banff dit vrai. "Nous avons commencé
nos visionnements le 30 mai. Au menu, nous avions à visionner
86 programmes répartis dans quatorze catégories. Nous
avons terminé vendredi dernier, le 8 juin. Et personne ne
s'est plaint. Il faut dire qu'un jury de présélection
avait fait le plus gros du travail avant nous. Nous avons ainsi
pu visionner ce qu'il se fait de mieux en télévision
à travers le monde. C'est très rafraîchissant
comme expérience et nous ne nous sommes jamais ennuyés
; ce qui est surprenant après neuf jours."
Pour ce travail fascinant, dont nous avons pu apprécier
le résultat hier soir, la comédienne et réalisatrice
québécoise Micheline Lanctôt était entourée
d'un jury "international", et pour cause, ses membres
venaient d'Australie, de France, d'Italie, de Singapour, des États-Unis
et du Royaume-Uni. Un beau "melting pot", en conformité
avec la notion de diversité culturelle que nous chérissons
tous de nos jours et qui n'impressionne guère la Québécoise.
"J'enseigne depuis vingt ans la direction d'acteurs à
Concordia: je suis donc devenue une experte en multiculturalisme,
puisque c'est une université où l'on retrouve toutes
les nationalités. Et j'ai toujours trouvé beaucoup
de plaisir à créer des ponts entre les gens de cultures
différentes. Avec le jury que j'avais, cela n'a pas été
difficile. En plus, c'était un jury assez drôle; on
a énormément ri. Je dois dire qu'on a eu finalement
beaucoup de plaisir."
Elle en profite donc pour remercier ses collègues: Tania
Chambers (Australie), Fabrice Roux (France), Giovanni Lombardo Radice
(Italie), Khim Loh (Singapour), Philip Jones (Royaume-Uni) et Diane
Werts (États-Unis). Des collègues qui ont su, nous
assurera-t-elle, conserver tout au long leur objectivité.
"Personne ne s'est braqué sur un titre. Tout le monde
était ouvert aux arguments des autres. Les discussions ont
été vives et chaleureuses. On n'a même pas assisté
à un affrontement Europe/États-Unis comme cela aurait
pu être le cas. Il n'y avait pas de préjugé
pro-américain ou pro-européen. On a surtout parlé
télévision."
D'ailleurs, à discuter avec Micheline Lanctôt sur
les choix du jury, on comprend vite que ce dernier s'est laissé
tout simplement guider par l'émotion, la qualité et
l'innovation, l'un des éléments primant à l'occasion
sur les autres.
Comme cela a été le cas pour le choix du Grand Prix
Global Television, qui a été remis au remarquable
"film" cambodgien de Rithny Panh, produit par la France
(ARTE et INA), La terre des âmes errantes. Il faut absoulment
voir ce film qui transcende la télévision et nous
procure des moments d'intenses émotions tout en remettant
en question nos superbes prétentions technologiques. Rithny
Panh utilise en effet le "filon", porteur de tant d'espoir
en Occident, et qui s'appelle la fibre optique. Ce long câble
que de malheureux paysans cambodgiens au bord de la famine vont
poser à travers le Cambodge. Un périple qui nous fera
lentement découvrir l'inommable tragédie du Cambodge.
"C'est sûrement le document le moins spectaculaire que
l'on a pu voir, nous confie Micheline Lanctôt, encore émue
au souvenir des images de ce documentaire. Mais on y trouve une
qualité humaine à côté de laquelle on
ne peut pas passer. L'idée de ces paysans qui creusent à
travers l'histoire du Cambodge pour quelque chose qu'ils ne pourront
jamais utiliser, c'est vraiment bouleversant. C'était nettement
le meilleur document en ce qui concerne la profondeur humaine du
sujet. Il n'y a là aucun tape-à-l'oeil, pas de sensationnalisme;
mais une grande dignité humaine que l'on découvre
à travers la misère la plus totale. On est tous restés
pantois devant cette belle démonstration."
Après une telle défense, je n'avais plus le choix
et je me suis précipité visionner La terre des âmes
errantes. Et je dois vous avouer que dire de ce documentaire qu'il
est "puissant et touchant" touche de l'euphémisme.
Il est totalement bouleversant. Encore faut-il prendre le temps
de le regarder. Une disponibilité qui nous manque de plus
en plus. C'est d'ailleurs l'essence même des débats
qui ont animé le jury de cette 22e édition.
Comme nous le fait remarquer Micheline Lanctôt, la question
qui s'est posée au jury international tout au long de ses
débats aura été de savoir s'il fallait mieux
privilégier l'art ou le commerce, le populaire ou l'innovation.
"Il ne faut pas oublier que la télé est un médium
populaire, notion avec laquelle je me sens très à
l'aise, nous dira-t-elle. Je pense en effet qu'il vaut mieux primer
un programme qui se vend qu'un autre qui a toutes les chances de
rester sur les tablettes. Ce débat nous a donc poursuivi
tout au long de nos délibérations. Dans certaines
catégories, cela n'a pas posé de difficultés;
dans d'autres, le choix a été plus difficile à
faire."
Et ce n'est pas l'aspect populaire qui aura toujours primé,
comme on a pu le constater hier soir. Car c'est finalement l'excellence
qui l'aura emporté; et l'on sait que ce mot cache bien des
nuances. Le jury a donc préféré Soldiers by
Moonlight au plus populaire Les Misérables dans la catégorie
Mini-séries; mais il aura préféré le
populaire Napoléon au plus difficile Thomson of Arnhem Land
dans la catégorie Émissions historiques et biographiques.
Dans les Séries dramatiques, Ally McBeal affrontait les
Sopranos et la très célèbre et populaire série
The West Wing qui a emporté les honneurs cette année
aux Emmy Awards. Mais le jury de Banff est resté fidèle
aux Sopranos. Micheline Lanctôt explique: "On a opté
pour une série audacieuse qui nous interpelle dans nos valeurs
profondes. Ce n'est pas de la télé "formule".
Mais je dois dire qu'on a eu la tâche ingrate de choisir entre
le meilleur et le meilleur." Voila qui est bien dit.
Car il faut bien admettre qu'il y a des cas de conscience sûrement
plus difficiles à supporter. Comme par exemple de constater
que regarder de la télévision de qualité dix
jours durant, ne rend pas forcément idiot. Mais encore faut-il
qu'elle soit de qualité. Ce sera donc la grande leçon
de Banff, et une résolution qui doit tous vous hanter : Faire
de la bonne télévision de qualité. Mais comme
les bonnes résolutions du nouvel an, on a tendance a vite
les oublier une fois le moment passé.
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